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    Au-delà du « bouton magique » : pourquoi le renouveau de la finance islamique viendra du commerce réel

    ParAnass PATEL
    22 oct. 2026•14 min
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    Gravure d'un étal d'épices : trois bassines de laiton surmontées de cônes d'épices, une pelle plantée dans le cône de curcuma, une balance à deux plateaux et des sacs de toile sous l'étal.

    Au 5ᵉ sommet du Forum Al Baraka à Londres, Mufti Taqi Usmani a répondu à une question simple : que changer s'il suffisait d'appuyer sur un bouton ? La mentalité. Prenons-le au mot, et demandons-nous ce que cela exige vraiment.

    Une réponse simple, une exigence immense

    Lors du 5ᵉ sommet organisé par le Forum Al Baraka pour l'économie islamique, à Londres le 14 octobre 2026, une question a été posée au Mufti Taqi Usmani, président du Conseil de gouvernance de l'AAOIFI : s'il existait un bouton magique capable de transformer l'industrie de la finance islamique, sur quoi appuierait-il ? Sa réponse fut aussi simple que profonde : changer la mentalité, celle du système comme celle des acteurs.

    Cette réponse pèse d'autant plus qu'elle vient de l'un de ceux qui ont le plus contribué à bâtir les fondations juridiques de l'industrie moderne. Quand l'architecte dit que le problème n'est pas dans les plans mais dans la manière d'habiter la maison, il faut l'écouter.

    Mais une mentalité ne se décrète pas. Elle se forme par les pratiques, les incitations et les structures dans lesquelles on évolue chaque jour. Pour la changer, il faut d'abord identifier où se trouve le véritable piège. Et dessiner ensemble les fondements du virage à prendre, et ce n’est pas juste concéder qu’il faut remplacer la dette par le capital.

    Le piège : une finance qui a changé de vocabulaire, pas de logique

    Ne nous faisons pas d'illusions. La finance islamique contemporaine a accompli de véritables prouesses d'ingénierie pour exister dans le monde moderne : contrats adaptés, normes AAOIFI, marchés des Sukuk, régulateurs modernisés, fintech à l’échelle mondiale. Mais elle opère dans un cadre dont elle ne fixe pas les règles. Bilans bancaires, ratios prudentiels, exigence de rendements des investisseurs internationaux : tout pousse dans la même direction : reproduire les schémas de dette, car fiscalement favorisés, avec une couche de conformité par-dessus.

    D'où un constat familier à quiconque pratique ce métier : beaucoup de produits « conformes » sont pensés d'abord comme des crédits, puis habillés en contrats. On part du résultat financier attendu (un taux, un échéancier, un risque minimal pour le financeur voire un rendement quasi acquis) et l'on remonte vers le montage juridique qui le permet. La forme est respectée ; l'esprit, lui, est souvent ailleurs.

    Trois déséquilibres structurels résistent à tous les « chapeaux éthiques » :

    • la dette avant le partenariat : on préfère la créance garantie au risque partagé (equity) ;
    • le capital avant l'entrepreneur : celui qui apporte l'argent fixe les termes, celui qui crée la valeur les subit ;
    • la règle avant la finalité : on vérifie la licéité du contrat, rarement son utilité réelle pour l'économie et la société.

    Espérer que ce système se transforme seul, de l'intérieur, revient à espérer que les géants du numérique renoncent d'eux-mêmes à l'économie de l'attention. Ce n'est pas une question de mauvaise volonté des personnes : c'est la logique du modèle. Les acteurs de bonne foi (et ils sont nombreux) sont pris dans des incitations qui les dépassent.

    Le problème ne tient donc pas seulement à des règles mal appliquées. Il tient au paradigme lui-même.

    Revenir au texte : le commerce n'est pas un détail de la finance

    Le Coran pose une distinction d'une grande netteté : Dieu a rendu licite la vente et interdit le ribā (sourate Al-Baqara, 2:275). Ce verset répond à ceux qui affirmaient que la vente n'est rien d'autre qu'une forme de ribā. La réponse coranique ne se contente pas de permettre l'une et d'interdire l'autre : elle refuse l'équivalence elle-même.

    Tout est là. Dans le commerce, le gain naît d'un échange réel : un bien ou un service change de mains, quelqu'un porte un risque, assume une responsabilité, apporte une valeur. Dans le prêt à intérêt, le gain naît du seul écoulement du temps sur une somme d'argent non exposé au risque de l’échange. Une maxime fondatrice du fiqh le résume : le droit au gain va de pair avec la charge du risque (al-kharāj bi-l-ḍamān). Je la formule souvent ainsi : si votre argent ne peut pas perdre, il n'a pas le droit de gagner.

    Il faut être précis : l'islam ne condamne pas la dette. Une dette qui naît d'un échange réel (une vente à terme, un paiement échelonné) est parfaitement légitime. Ce qui pose problème, c'est la dette détachée de l'échange, devenue marchandise en soi, que l'on achète, revend et multiplie sans lien avec l'économie réelle. C’est son exact opposé, c’est le commerce de la dette sans lien avec le réel.

    Le commerce n'est donc pas une sous-branche de la finance islamique. Il en est la matrice. C'est la finance moderne qui s'est éloignée du commerce, et la finance islamique, par mimétisme, l'a trop souvent suivie.

    Information et risque : ce que l'économie rémunère vraiment

    Une grille de lecture venue d'un tout autre univers éclaire étonnamment cette maxime. Richard Détente, entrepreneur des infrastructures de calcul (Antimatter), soutient que l'économie rémunère le risque qui est le coût d'acquisition de l'information et du travail (énergie). Et il n'existe pas de rendement élevé sans risque équivalent.

    Sa lecture du salarié et de l'entrepreneur en découle. Le salarié vend son travail dans un cadre déjà structuré : son salaire est garanti, son patrimoine n'est pas engagé, et en contrepartie il ne capte pas la plus-value du succès. L'entrepreneur, lui, doit « absorber le chaos du monde » pour le restituer en décisions et en structures claires ; il engage son capital, son temps et sa réputation, et c'est pourquoi la plus-value lui revient.

    Cette grille rejoint de près la tradition juridique musulmane. Les juristes reconnaissent trois fondements légitimes au gain, explicite dans le cadre contractuel de la mudaraba : le capital engagé (māl), le travail (ʿamal) et le risque assumé (ḍamān). Le ribā est précisément le gain qui ne repose sur aucun des trois : un capital qui rapporte sans rien risquer, sans rien produire, sans rien échanger.

    Deux nuances s'imposent toutefois. D'abord, l’éthique musulmane ne réduit pas le travail à une énergie sans valeur : l'effort honnête est une source de gain à part entière, et le salaire juste en est la forme. Ensuite, tout risque n'est pas vertueux : le risque légitime est l'aléa inhérent à une activité réelle, non l'aléa excessif ou fabriqué que le droit musulman proscrit (gharar, maysir). C'est toute la différence entre le commerce et le pari.

    Appliquée à la finance, la leçon est claire : un financeur qui exige un rendement sans porter de risque prétend être payé pour une information qu'il ne produit pas. Le financement par le commerce remet les choses à leur place : celui qui veut être rémunéré doit voir, comprendre et porter le risque de l'activité qu'il finance.

    Changer de mentalité : de créancier à partenaire de l'échange

    Prendre au sérieux l'appel du Mufti Taqi Usmani, c'est opérer quelques basculements concrets :

    • du « produit conforme » au besoin réel : partir de l'activité à financer (un stock, un outil, un local, un projet) et non d'un taux à reproduire ;
    • du rendement garanti au risque partagé : accepter que la rémunération du financeur dépende de la réussite de celui qu'il finance ;
    • de la conformité à la finalité : ne plus seulement demander « est-ce licite ? », mais aussi « est-ce utile, juste et durable ? » ;
    • du débiteur au partenaire : traiter l'entrepreneur ou la famille financée comme un associé de l'échange, et non comme un risque de contrepartie à sécuriser.

    Il ne s'agit pas de prôner un retour aveugle au passé ni de rejeter la technologie par principe. De même que la liberté numérique consiste à utiliser l'écran sans s'y laisser enfermer, la liberté financière consiste à utiliser les outils financiers sans perdre de vue l'échange qu'ils sont censés servir.

    Trois chantiers pour renouer finance et commerce

    Ce changement ne viendra pas d'abord des grandes institutions. Il se construira par le bas, au plus près de l'économie réelle et des territoires.

    1. Remettre l'économie réelle au centre. Financer le commerçant de proximité, l'artisan, la PME qui produit, le fournisseur en circuit court. Recréer un lien direct entre ceux qui épargnent et ceux qui entreprennent, sur un même territoire. Et sans attendre que cette dynamique émane d’une supposé banque participative ou d’une politique bienveillante pour les quartiers prioritaires. Cela commence à un niveau individuel, comment je donne du sens à mes dépenses du quotidien dans une relation de vérité avec le commerce de ma ville à qui je paye comptant mes courses de façon à ce qu’il puisse faire tourner son stock sans décalage de trésorerie, en circuit court au bénéfice de l’économie circulaire.

    2. Adosser chaque flux financier à un échange tangible. Paiement comptant, achat groupé, vente à paiement échelonné, commande anticipée, financement indexé sur l'activité réelle de l'entreprise plutôt que sur un taux : la palette des contrats commerciaux (bayʿ, salam, istiṣnāʿ, ijāra, mushāraka) est riche dès lors que l'on part de l'échange et non de la créance.

    3. Mettre la technologie au service de la confiance. Les outils numériques (plateformes, registres sécurisés ou décentralisés, données de gestion partagées) ne doivent pas servir à extraire des rentes, mais à rendre les transactions transparentes, à mesurer le risque réel et à responsabiliser chaque partie.

    Le fil conducteur est le même : se réapproprier l'économie à l'échelle où l'on peut la comprendre et y agir, en petits groupes dès aujourd’hui qui formeront les grands ruisseaux de demain.

    Des exemples concrets : partir de l'échange pour réduire l'asymétrie d'information

    Le crédit classique compense ce qu'il ignore de l'entreprise par des garanties et des taux. Un financement adossé à l'échange réduit cette ignorance à la source : il regarde directement l'actif, son usage et ses ventes. Quatre exemples l'illustrent.

    Financer le stock plutôt que la créance : Wavo (Lyon). L'affacturage finance une entreprise en lui achetant ses factures, c'est-à-dire une créance : le financeur juge surtout la solvabilité du client final, et la décote appliquée ressemble fort à un prix du temps. La fintech lyonnaise Wavo prend le problème en amont : elle achète le stock de la PME, puis le lui revend au fil des ventes, sans prêt ni intérêt. Sa plateforme se connecte au logiciel de gestion de l'entreprise pour évaluer les marchandises et suivre les ventes en temps réel. Le financeur ne juge plus un dossier sur papier : il voit l'actif et son écoulement.

    Financer l'usage plutôt que la dette : Knave (Paris). Pour vendre un bien durable (un véhicule, un équipement), on recourt d'ordinaire au crédit, au crédit-bail ou à la dette privée. Knave propose aux distributeurs et aux industriels une offre de location toute durée en marque blanche, payée à l'usage, en portant elle-même le parc loué. Le client paie ce qu'il utilise ; le propriétaire du bien en garde la charge et le risque. On reconnaît la logique de l'ijāra : la rémunération vient de l'usage d'un actif réel, et celui qui la perçoit assume les risques de la propriété.

    Payer plus tard, mais entre partenaires : Ankorstore et le commerce associé. Le « buy now, pay later » (BNPL) entre entreprises est souvent un simple crédit fournisseur relooké par la fintech. Deux modèles montrent qu'il peut être autre chose. En ligne, la place de marché européenne Ankorstore relie marques indépendantes et boutiques de quartier : le commerçant commande dès 100 € et paie jusqu'à 60 jours plus tard, tandis que la marque est réglée dès la livraison et protégée contre l'impayé. La plateforme ne prête pas : elle se rémunère par une participation sur la vente, donc sur l'échange qu'elle facilite. C'est un anti-Amazon : au lieu de capter le client final et de mettre les fournisseurs en concurrence, elle fait vivre le commerce indépendant.

    Dans le monde physique, les coopératives de commerçants pratiquent cette logique depuis des décennies. Leur centrale d'achat garantit aux fournisseurs le paiement des factures de ses associés (le ducroire), et les excédents de la coopérative reviennent aux associés sous forme de ristourne. Le délai de paiement n'y est pas un produit financier vendu à un client, mais une solidarité entre associés qui se connaissent, achètent ensemble et partagent le risque.

    Dépoussiérer la commenda : aligner les intérêts. Les historiens de l'économie ont montré que la commenda, contrat qui a financé le commerce maritime des cités italiennes médiévales, est très proche de la muḍāraba (ou qirāḍ), pratiquée bien avant dans le monde musulman et qui l'a vraisemblablement inspirée. Le principe : l'investisseur apporte le capital et supporte la perte financière ; le porteur de projet apporte son travail et ne risque que son effort. Son risque est limité, un peu comme celui d'un salarié, mais sa rémunération dépend du résultat. Aux investisseurs, en revanche, de porter le risque du capital. On retrouve la grille travail-information, mais répartie entre deux partenaires : l'entrepreneur absorbe le chaos opérationnel et produit l'information (quoi vendre, comment, à qui), tandis que l'investisseur porte le risque financier qui rend cette exploration possible. Ni l'un ni l'autre n'est payé pour le seul passage du temps. Remettre ce contrat au goût du jour, c'est aligner enfin les intérêts : l'entrepreneur se concentre sur l'activité, l'investisseur sur la maîtrise du risque, et chacun est rémunéré selon le résultat réel, non selon le temps qui passe.

    Dans tous ces cas, la logique est la même : regarder l'actif et l'échange plutôt que la seule solvabilité de l'emprunteur. L'information circule mieux, le risque est porté par celui qui peut le gérer, et le gain redevient le fruit d'un échange.

    Ces exemples que nous avons retenus ici pour illustrer la dynamique en cours ne valent pas certificat de conformité : un rachat de stock à prix convenu d'avance, par exemple, doit être structuré avec soin pour ne pas glisser vers une vente-rachat (ʿīna). Mais ils montrent que l'innovation financière peut aller dans le bon sens et que les limites du commerce ne sont pas celles de la finance.

    Et nous, entrepreneurs ?

    Il serait trop facile de pointer le système sans se regarder soi-même. Mufti Taqi Usmani n'a pas parlé de réformer des structures, mais de changer une mentalité. Et la mentalité d'un système n'est que la somme de celles des femmes et des hommes qui le font vivre : banquiers, investisseurs, entrepreneurs, commerçants.

    Le Coran le dit sans détour : Dieu ne change pas l'état d'un peuple tant que celui-ci ne change pas ce qui est en lui-même (Ar-Raʿd, 13:11). Le bouton magique ne se trouve pas dans les salles de marché ; il se trouve dans le cœur de chacun d'entre nous.

    Pour nous, entrepreneurs et acteurs consommateurs, cela commence par un retour à nos convictions profondes. Pourquoi avons-nous entrepris ? Pour quoi travaillons-nous ? Dans le hadith même qui distingue le licite de l'illicite et met en garde contre les zones d'ombre, le Prophète ﷺ rappelle qu'il y a dans le corps un morceau de chair : s'il est sain, tout le corps l'est ; s'il est corrompu, tout le corps l'est : c'est le cœur (al-Bukhārī, Muslim). Ce n'est pas un hasard si cette leçon sur le cœur est attachée à une leçon sur les transactions.

    Réformer son intérieur, c'est accepter de nommer les maladies du cœur qui travaillent nos affaires : l'avidité qui veut gagner sans risquer, la peur qui préfère la garantie à l'engagement, l'envie qui pousse à copier plutôt qu'à créer, l'orgueil qui confond réussite et domination. Aucun contrat, si conforme soit-il, ne guérit un cœur malade ; mais un cœur purifié finit toujours par changer ses habitudes et donc ses contrats.

    C'est aussi réorienter nos énergies vers ce qui est réellement utile aux autres. Notre époque a perdu une figure que l'histoire musulmane connaissait bien : le marchand-savant cher au 2e calife Omar (ra), qui maîtrisait à la fois les réalités du marché et les exigences de la norme, et pour qui le commerce était une forme d'adoration. Redevenir ces marchands-là : c'est peut-être cela, changer de mentalité.

    Conclusion : le bouton, c'est nous

    Il n'existe pas de bouton magique. La réponse du Mufti Taqi Usmani le dit d'ailleurs à sa manière : ce qu'il désigne n'est pas un mécanisme, mais une conversion intérieure, des acteurs comme des institutions.

    Cette conversion ne se fera pas par décret. Elle se fera chaque fois qu'un financement partira d'un besoin réel plutôt que d'un taux, chaque fois qu'un épargnant acceptera de partager le risque d'un entrepreneur, chaque fois qu'un échange sera remis au centre de la valeur.

    Redonner du sens à la finance, c'est la ramener à ce qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être : la servante du commerce. Elle-même parfaitement intégrée à l’économie réelle, durable et responsable.

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